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Unanimité dans le pluralisme (1966)

Pluralisme n’est pas entendu ici au sens de la doctrine du début du XXe siècle, qui interdisait toute recherche d’unité et de lois universelles, mais au sens de la coexistence de diverses tendances. Unanimité, de même, signifie ici accord très intime, et pas uniformité de surface. « Vouloir le pluralisme pour lui-même et demeurer sans une référence centrale, sans une colonne d’Église, sans une unanimité dans le fondamental, c’est accepter à plus ou moins longue échéance la mort de la foi sur la terre. » Les chrétiens doivent n’avoir q'u’unœ cœur et qu’une âme. Sans une unanimité au plus intime de la communauté, et de l’Église communauté des communautés, celle s’y 's’effondre sans 'qu’i'l n’y paraisse. Il s’agit de 's’attacher à ce qui demeure premier, le pivot central commun à tous, le Christ Ressuscité autour duquel s’édifie le pluralisme, d’élaborer une missiologie mettant la priorité sur la présence, non sur l’efficacité. Frère Roger insiste ici sur le consentement personnel, sur la simplicité de cœur, invite à vivre la pauvreté dans une dynamique du provisoire, attentifs à l’événement de Dieu, à 'l’Esprit perturbateur. Dans ce livre frère Roger cite, lui qui a vécu le concile Vatican II à Rome, plusieurs fois le schéma préparatoire XIII. Sa description du charisme d’unité, de dynamisme et de paix, du prieur, annonce sa pensée du charisme du pape comme pasteur universel, qui sera aussi la pensée de Sa Sainteté le pape Jean-Paul II.

Pour une création commune

Ce qui nous brûle est l’amour du Christ pour le monde, visant la promotion humaine et spirituelle en Dieu de l’homme, pour le transfigurer. « La vie commune contient une force d’ouverture aux autres hommes. » Et on ne peut se contenter de rechercher son salut personnel, dans un « splendide isolement », mais il faut soulever les montagnes d’indifférence et apporter une qualité irremplaçable de présence du Christ. « Dans les périodes les plus sombres, bien souvent un petit nombre de femmes et d’hommes, répartis à travers le monde, ont été capables de renverser le cours des évolutions historiques, parce qu’ils espéraient contre toute espérance. » Rechercher la tranquillité à tout prix mène à la lâcheté. « C’est à travers Dieu seul que l’homme achève de se connaître », et « pour connaître Dieu, il faut connaître l’homme » (Théophile d’Antioche). Dans cette participation à la socialisation du monde, les signes de l’intemporel ne doivent pas disparaître, sans peine d’être incapables de faire pressentir à l’homme l’événement de Dieu et Sa transcendance.

« Dans des sociétés pluralistes et sécularisées, s’imposent comme jamais des lieux où la transcendance soit plus sensible, des lieux où la cité de Dieu rencontre la cité des hommes. C’est au point où la verticale de Dieu rejoint la communauté des hommes que le chrétien veut se situer aujourd’hui. » « Une vie contemplative non intégrée n’est plus saisie par l’homme contemporain. Mais il n’est pas davantage reconnu le chrétien qui s’est laissé entièrement absorber par le milieu humain. » Taizé veut être un signe existentiel de l’unité d l'l’Église, porteur d’une unanimité, 'd’un accord intérieurs, enrichie de cette valeur d’Église « inscrite dans toute communauté qui vit tendue vers l’authenticité de sa vocation », dans une résonance qui dépasse de beaucoup les limites de ses membres. Une idée sans réalité visible devient idéologie. Ici chacun est personnellement et pleinement engagé, plus encore par la persévérance de l’être que par celle de l’agir, par les petites fidélités quotidiennes préparant les grandes. Le plus caché peut être celui qui soutient le plus l’édification commune. Ce qui était apparemment échec parviendra à maturité. L’ardent combat de l’unité, et d’abord en nous, s’appuie sur la pacification de la prière - il ne faut pas inverser cet ordre, car les puissances de division luttent continuellement pour nous défigurer à nos yeux. Attention à ne pas confondre unanimité et uniformité, cette dernière n’exige pas d’accord intime, ne crée qu’une apparence d’unité, ne tisse qu’un vêtement spirituel. Le pluralisme des familles spirituelles dans l’Église, avec une volonté commune d’édification, est un facteur de santé et d’unité, pas les particularismes. Seule une recréation de la communauté dans chaque aujourd’hui permet d’échapper au statisme et à la régression. Ne refoulons pas en nous-mêmes une volonté de ségrégation confessionnelle. L’étiquette «  œcuménisme » ne suffit pas; un dialogue illusoire tournant à rond à l’infini peut s’installer; on peut se réfugier dans des commissions, des institutions œcuméniques. Il y a urgence à retrouver une réciprocité perdue au sein du peuple de Dieu. « Il stimule en lui l’attitude paternaliste celui qui, sans réciprocité, ne croit qu’en lui-même. » Vivons une charité forte, sans sentimentalité, caricature de la sensibilité, ne dramatisons pas la subjectivité des situations, mais accueillons tout événement et tout homme, en qui nous pouvons considérer les signes du Christ notre frère. Saisir la bienveillance de Dieu et en combler les autres. L’attention mutuelle coupera seule court au dilettantisme toujours menaçant et au spiritualisme éthéré. «  Avec une infinie patience, entrons et persévérons dans des habitudes de travail continu et régulier. L’apathie et le laisser-aller conduisent inévitablement à la tristesse, à la tiédeur. » La vocation œcuménique ouvre toujours davantage à l’humain. « Jamais, sans la passion de l’unité de l’Église, nous n’aurions découverts cette dimension d’amitié pour tant d’hommes à travers le monde. » Il faut donner du pain, non des pierres. Une vie cachée en Dieu réanime en nous la présence du Christ; demeurons hommes d’accueil et d’ouverture, sans esprit de camaraderie, qui jette un voile sur la vocation, la discrédite, entretient une illusion de communication. « Être une présence plutôt qu’un instrument d’efficacité. »

Attendre l’événement de Dieu

Si l’on attend plus l’événement venant de Dieu, la dimension de foi se rétrécit, on ne sait plus passer d’un provisoire à un provisoire. « Qui vit dans le provisoire voit sa marche vers l’unité réactivée. » Sans quoi les institutions deviennent vite facteurs d’isolement, et non plus de communication, se replient sur des barrières protectrices. Pas de réconciliation sans renoncements réciproques. « Celui-là seul qui a le sens des continuités peut être au bénéfice de la dynamique du provisoire. » Il faut dépasser l’enthousiasme pour atteindre à une autre force plus souterraine et moins sensible. Les alternances de monotonie, de déserts arides et d’enthousiasmes est source rafraîchissante. « La persévérance, c’est la continuité du Christ qui traverse la grisaille de la vie », comme une ligne de force. S’il regarde aux lendemains, l’homme hypothèque le jour donné; arraché au présent il est un homme disloqué. Chaque âge est une nouveauté de joie, par un rajeunissement intérieur par l’ouverture. « Seul vit ce qui est animé de l’intérieur », à partir de grains de sénevé, d’ecclésioles. On ne peut vivre sans institutions, notre langage, nos gestes, nos vêtements en créent déjà une. Les signes de l’attente contemplative de Dieu touchent l’homme appesanti par nos sociétés d’abondance.

Nombreux vivent comme au jour du samedi saint, dans un sentiment subjectif d’absence de Dieu, face à Son silence, sans se savoir aimer. Mais Lui toujours nous regarde, nous engage à avancer avec foi, sans la vue, joyeux de croire sans avoir vu, parmi les hommes. Laissons le Christ, comme au Samedi saint, descendre dans les profondeurs de nous-mêmes, pour nous révéler notre propre profondeur. « Il ne servirait à rien à l’homme de soumettre l’univers, s’il venait à se perdre lui-même. » Ayant atteint nos entrailles, le Christ nous donnera des entrailles de miséricorde. Ne cédons point au subjectivisme des émotions. « Personne ne peut dire « je crois », sans ajouter aussitôt «  viens en aide à mon incrédulité » (Mc 9 24). » « La présence objective de Dieu n’est pas liée à la sensibilité. » « Vient le moment où domine en nous la certitude d’une présence. » Notre prière régulière, nous nous y sommes engagés devant Dieu, elle ne nous appartient pas, si le travail la menace, réduisons-le. Il faut l’intensifier, et pallier les automatismes par de longs silences, faisant d’un temps de prière un événement toujours neuf. « En ce qui concerne la communion fréquente, rappelons-nous les deux exemples du centurion : « Seigneur n’entre pas dans ma maison » (Mt 8 5-13) et de Zachée : « Seigneur, entre dans ma maison » (Lc 9 1-10). C’est par respect que l’un n’ose pas recevoir quotidiennement le Christ et par respect aussi que l’autre n’ose s’abstenir de le recevoir, même un seul jour (Saint Augustin, epistola 54). »

Il faut parfois bannir les parodies pieuses, sortir des structures mentales, réagir contre le langage stéréotypé et l’absence de participation, mais ne voir dans le comportement chrétien que sécurisation, mythe et aliénation, s’enferme dans un autre système en croyant s’en être affranchi. La ferveur ne peut se nourrir que d’explication. « À vouloir tout expliciter, nous nous exposons à ne plus rien comprendre, tant il est vrai qu’à elle seule l’intelligence ne peut saisir le mystère du Christ.  Pour le énétrer, rien de plus authentique que des actes, des gestes, des signes humbles qui, dans la prière commune, rejoignent les profondeurs de nous-mêmes. » Celui qui ironise là-dessus est soumis à une force qui veut bannir en lui toute démarche d’humilité, le retenir de ployer les genoux devant les mystères du Christ. Le formalisme surgit quand s’éteint l’amour. On ne pallie l’accoutumance que par la fidélité. Les tièdes sont inaptes à tenir debout, s’excluent d’eux-mêmes. « L’option se fait plus précise entre médiocrité et sainteté. » Le monde a besoin d’êtres exceptionnels par leur charité, réveillons les dons inemployés dans l’Église. Fixons la lumière jusqu’à ce que l’étoile du matin se lève dans nos cœurs (2 P 1 19). Ne nous laissons pas arrêter par les impossibilités et les ombres, et considérons chacun dans la lumière du Christ, qui seul pourra atteindre l’inatteignable, ces volontés qui n’accomplissent pas ce qu’elles aiment, mais un mal qui leur est contraire. «  Joie et paix sont une », la joie sans la paix ne serait qu’exaltation de soi-même. Sans elles rien ne se transmet. « La joie est présence attentive aux côtés de ses frères. La plaisanterie niaise dégrade, puis élimine l’abondante joie d’une vie commune. » Pour se débarrasser de sa culpabilité larvée, ennemie de la joie, l’homme moderne peut soit la faire reposer sur un autre, ou se maltraiter lui-même et se détruire, ou se confier à l’apaisante joie du pardon. Une piété solide, exigeante, active l’allégresse et indique aux autres la joie du pardon. La paix du Christ s’étend aux régions blessées de notre être, mais requiert une maturation pour recouvrir épreuves et souffrances, pour qu’elles mettent en action des forces vives.

« La paix n’est ni passivité intérieure ni fuite du prochain. Elle n’est pas davantage la fade tranquillité dans laquelle les horizons se rétrécissent et finissent peu à peu par enserrer celui qui s’y est confiné. Il n’y a pas de paix dans l’oubli du prochain. Tous les jours retentit la même question : «  qu’as-tu fait de ton frère ? » Elle est illusoire, la paix qui ne suscite pas une communication, une unité fraternelle. » Mais la réconciliation implique des dépassements; l’homme de paix préfigure et entraîne l’unanimité. «  Partager avec Dieu, partager avec l’homme : tout l’Évangile se récapitule dans cette alternance. » Un blocage face à un homme entraînera un même blocage vis-à-vis de Dieu. « Tout homme est un rappel du Christ, même celui qui n’explicite aucune foi. »  « Comment vivre le Christ ressuscité sans l’eucharistie, sacrement et dynamique d’unité ? Pas d’espoir d’unanimité entre baptisés sans cette rencontre commune avec le Ressuscité dans l’eucharistie.   » Peu importe le pluralisme liturgique, seule compte la fondamentale certitude de la présence réelle du Christ. Par la contemplation la totalité de l’être est saisie par la réalité de l’amour de Dieu, par la vérité surnaturelle, amour qui active une brûlure et nous rend à l’amour du prochain - souvenons-nous de la mise en garde de saint Jean, l’apôtre contemplatif, contre qui prétend aimer Dieu en haïssant son frère. L’amour porté à autrui est la marque vérité de notre affection pour le Christ. Les consentements à nos faiblesses sont nécessaires, sans être ni pessimisme ni refus de nos dons mais au contraire esprit d’« enfance spirituelle », à distinguer de l’infantilisme. Attendre l’aurore d’une vie, où Dieu nous recueille, transfigure nos échecs, nos amertumes en esprit de miséricorde. « L’Esprit saint, toujours perturbateur, travaille son peuple », prépare une nouvelle Pentecôte.


Le consentement personnel

L’Esprit Saint a la puissance de réanimer toujours notre oui, engagé au Christ. La décision de vie ne peut attendre une totale clarté, la vie n’y suffirait pas. Ce oui nous engage devant nos frères, et engage l’unité même de notre personne. La communauté des biens matériels ouvre sur celle des peines et des joies. La confession, qui n’est pas l’ouverture à un frère mais à un ministre libère en conduisant à une rencontre avec le Christ. Toute réserve de biens constitue peu à peu une chape de plomb. Mais les signes extérieurs de pauvreté n’empêchent pas de conserver à part soi une ambition secrète, un besoin de puissance, de domination. L’Évangile ne veut que susciter de saines inquiétudes. » « L’esprit de pauvreté n’est rien sans la charité, ombre sans clarté. Peut-il être vrai, celui qui, au nom de la pauvreté, porte un jugement de suffisance sur le prochain ? » Celui ayant reçu fonction d’autorité est d’abord serviteur, pour stimuler le microcosme d’Église qui lui a été confié, pour qu’elle n’ait qu’une seule âme. Il doit la faire tendre vers l’unanimité. L’autorité demeure pastorale, et unique - les autres responsabilités le sont par délégation. Tout frère doit mettre le prieur au cœur de ses initiatives, pour être signe d’unité. « Suis-je toujours à nouveau et quotidiennement solidaire de la création et de la re-création communes ? » Il faut vivre dans la tension : autonomes et solidaires. Les prosternements forcés n’ont aucun prix pour Dieu. Le célibat pour le Christ, comme la fidélité conjugale, appelle une rupture, détermine un choix. « Les réalités du Christ sont d’un autre ordre que les conformismes des sociétés humaines. »

Le oui doit s’actualiser dans chaque aujourd’hui, sinon la chasteté devient fardeau imposé de l’extérieur et insupportable. Alors les hommes ne gardent rien pour eux-mêmes, s’ouvrent à l’universel, mais cette disponibilité s’effondre sans l’attente réanimée dans la contemplation de la personne du Christ, en se reposant sur la promesse de voir Dieu (Mt 5 8). L’évagile descend dans notre chair, se vit de manière globale, par l’homme alors passe la symphonie du monde. Soumettons nos corps à la domination de l’esprit, puisqu’il vaut mieux entrer dans le Royaume mutilé que d’être jeté au feu éternel. Il nous faut accepter, sous peine de révolte, que toute relation d’intimité, même chez le couple le plus uni, suppose des limitations. Ce consentement ouvre un chemin de paix, stimule l’intimité avec Celui qui nous arrache à la solitude accablante de l’homme, intimité qui comble nos solitudes et est communion.

« Ô Église du Christ, deviendrais-tu le lieu sécularisé de l’atonie spirituelle, le lieu terne des conformismes mondains, vidé des signes de la rencontre avec le Ressuscité, un sel sans saveur ?  Deviendrais-tu une image figée et stéréotypée de la communauté chrétienne, un lieu où l’homme ne serait plus appelé à un dépassement exigeant et audacieux, pour dire aux hommes ses frères, à travers un acte concret de sa vie, son attente de l’événement de Dieu, et les assurer de la certitude d’une présence, celle du Ressuscité ? Deviendrais-tu le lieu où l’homme serait incapable d’accueillir, de communiquer le Christ à l’homme d’aujourd’hui, et de vivre l’Évangile dans sa fraîcheur ? Deviendrais-tu le lieu des fractionnements en tendances multiples, le lieu où le pluralisme se mue en dispersion ou en simple coexistence ? Le Christ trouvera-t-il encore la foi sur la terre si le pluralisme va à l’encontre de l’unanimité ? »


Citations





Ad majorem Dei gloriam